Etape 36

  • 17 octobre
  • 17,7 km
  • Santa Catalina de SomozaFoncebadón

Au lever du jour, la pluie, tant attendue pour freiner les incendies, tombe. Harold est à 20 m devant moi. Sur cette partie, nous ne sommes que tous les deux. A un moment donné, il s’agite tellement que je lève les yeux. Deux chevreuils traversent devant lui. Il s’agite encore un moment. Il circule sur la chaussée de part en part. Progressivement, il se calme puis reprend sa marche. Lors de l’arrêt qui suit, je le retrouve, il me raconte. Un cerf est sorti du bois en premier, il a traversé la route juste sous son nez. Je ne l’ai pas vu. Mais, il a provoqué sa gesticulation qui m’a permis d’apercevoir les suivants.  En parlant, je le sens encore ému. Moi, également.

Quand j’arrive à Foncebadón, en début d’après midi, il pleut toujours. Il fait froid également. Nous sommes à plus de 1400 m. Je m’arrête là. J’en profite pour une petite sieste. Depuis Artieda, je n’en ai pas fait. Elle est de courte durée, le refuge se remplit. Il s’anime. Dehors, la pluie se calme. Je fais le tour du village. Je passe à travers les averses. Je peins une aquarelle. Il y a beaucoup de vent. Gelée, je ne peux pas faire plus. Depuis le début de mon aventure, c’est la première fois que je dessine si peu.

A l'aquarelle, le ciel est bleu gris, très chargé de nuages. Derrière un ensemble de végétaus allant de l'ocre jaune au vert foncé, un muret en ruine. A l'arrière plan, sur la gauche, le sommet d'un clocher mur, ajouré de deux niches qui abritent chacune une cloche. Sur la droite, le sommet d'une toiture.
Foncebadón (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 17 octobre 2017

Alors que le village est décrit comme abandonné, toutes les maisons sont en cours de restauration. L’économie du Chemin semble profiter à Foncebadón. En prenant une boisson chaude dans un bar, je fais la connaissance d’une Suisse allemande, Elisabeth. Quand elle feuillette mon carnet d’aquarelles, elle a les larmes aux yeux. Nous nous sommes promis de nous recroiser.

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Etape 35

  • 16 octobre
  • 23,2 km
  • Villares de ÓrbigoSanta Catalina de Somoza

Ce matin, le jour ne se lève pas comme à l’habitude. Le ciel s’éclaire mais tout l’atmosphère prend la couleur de la terre : ocre jaune. Nous somme dans un cocon ambre sans luminosité. L’ambiance est vraiment particulière. Une certaine magie opère. Tout le monde est sensible à cet état. Nous pensons qu’il est lié à la région. Nous apprenons plus tard que les nombreux incendies qui se sont déclarés en Galice provoquent cet étrange phénomène. Petit à petit le ciel reprend un peu de transparence. A l’entrée de Astorga, l’odeur du feu arrive à mes narines. Dans mon dos, le soleil essaie de percer la brume de fumées sans y parvenir. Vraiment, c’est une journée particulière !

A l'aquarelle, le soleil tente de percer à travers un haut nuage de fumées. Le ciel est gris. En haut à gauche, le soleil est un disque blanc, entouré d'un halo jaune qui se dégrade dans les nuages gris/bleu. Sur la partie inférieure de l'aquarelle, 4 lignes horizontales de végétation. Du premier plan vers le fond : une bande ocre jaune, une bande plus fine orangé, une bande vert/jaune puis une bande vert foncé qui suggère des massifs. Elles occupent le premier quart du dessin sur la basse hauteur
Astorga (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 16 octobre 2017

A la sortie de Astorga, les premières gouttent tombent. Elles arrivent à traverser l’épais plafond de fumées. Dans le ciel, les nuages luttent avec les émanations des feux qui sont pourtant à une soixantaine de kilomètres. La bataille du ciel m’intéresse. Elle est mise en scène grâce aux contrastes apportés par les couleurs automnales de la végétation. Mon attention est détournée par la pluie. Je sors mon parapluie. Je le glisse au dessus de mon installation pour pouvoir finir mon aquarelle. L’humidité ambiante ajoute quelques difficultés supplémentaires. Le séchage demande toute ma patience. Je n’ai qu’à attendre… Sur le papier, la couleur se diffuse uniformément.

A l'aquarelle, des lignes végétales, aux différentes tonalités orange, jaune, vert, partent en éventail vers l'horizon qui les stoppent par une ligne horizontale vert / brun qui suggère des massifs d'arbre. Cette scène occupe le tiers inférieur de la feuille. Au dessus, le ciel s'élève en passant du noir, au rouge / jaune / violet sur 1/3 et devient progressivement bleu pour le dernier tiers. On perçoit très fortement l'incendie
Murias de Rechivaldo (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 16 octobre 2017

L’entrée de Santa Catalina de Somoza est poétique. Le sentier est bordé de feuillages vert qui courent sur des murets en ruine. Les fleurs bleu-violet renforcent la sensation d’abandon. Pourtant la vie est là. L’animation est en opposition avec l’atmosphère devenue pesante. Le plafond de nuages est bas. De nombreux marcheurs arrivent alors qu’il est tard. Malgo fait son apparition et se presse vers le refuge municipal pour retrouver d’autres jeunes.

A l'aquarelle, un muret dans les tons de gris. Sur a gauche, il est coupé par un portillon de bois ajouré et bancale. Les végétaux recouvrent partiellement le muret dans des tons de vert foncé avec des touches violines. Derrière, sur le second tiers, une haie d'arbres jaune, vert... et sur le tiers supérieur, quelques feuillages parsèment un ciel très noir
Santa Catalina de Somoza (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 16 octobre 2017

Ce soir, dans l’albergue, nous nous retrouvons à plusieurs marcheurs isolés autour d’une même table. Il y a là : un Slovaque de 81 ans, Joseph, un Norvégien, Harold, deux Américains de Seattle, Judith la maman et Henri son fils, deux Allemands, Wolfgang d’un côté et Gudrun de l’autre. La langue officielle est l’anglais. Quand nous nous levons, nous laissons place à un groupe de jeunes tout aussi nombreux, tout aussi international dont Malgo.

Etape 34

  • 15 octobre
  • 25,3 km
  • Valverde de la Virgen – Villares de Órbigo

Ce matin sur le Chemin, la pluie se fait menaçante. le taux d’humidité est fort alors que je traverse une région qui attend la pluie avec ferveur. Elle n’est pas tombée depuis des mois. Elle est annoncée pour dans 2 jours. Malgré la sècheresse, l’eau coule. La petite fontaine, construite à ras du sol, est dans un sous-bois. Le rouge de ses briques se marie à merveille au milieu de l’explosion d’un camaïeu de jaune. L’automne est bien là !

Compostelle171015A
Villadangos del Paramo (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 15 octobre 2017

Je marche entre un fossé bien irrigué et une voie rapide. Mon regard fouille la lisière de la haie arborée qui longe le petit cours d’eau. Il est attiré par les bouquets de roseaux. J’ai à peine commencé mon aquarelle que des gouttes d’eau tombent. Dans un premier temps, je panique. J’envisage de replier mon matériel avant que l’aquarelle ne soit abimée. Puis, je me ravise. Une idée m’effleure. Je la mets à exécution. Je fouille dans mon sac à dos. Je sors mon parapluie. Je l’ouvre. Je le pose au dessus de moi. Si les gouttes ne se transforment pas en pluie intense, c’est parfait. Le temps finit par se lever. Je termine mon aquarelle au sec.

Dans un fossé, bordé sur le fond et sur la gauche d'arbres à peine jaunis, des roseaux poussent
San Martin del Camino (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 15 octobre 2017

Aujourd’hui, c’est dimanche. Pourtant, il y a beaucoup d’activités agricoles. Est-ce l’annonce de la prochaine pluie ? A plusieurs reprises, je croise des moissonneuses batteuses qui récoltent le maïs. A la sortie de Hospital de Órbigo, un troupeau de moutons traverse devant moi. Des tracteurs circulent dans tous les sens. De nouveau je longe des canaux d’irrigation. Ils sont actifs. Toute la campagne environnante est ainsi aménagée. Je continue sur ma lancée du jour : je rends hommage à l’eau. Je m’assieds sur le rebord de l’un des canaux, les pieds au dessus de l’eau. Malgré le soleil de plomb, je suis bien. Heureuse d’être là.

Partant du bord droit pour s'éloigner vers la gauche, un canal encadré par un mur. Côté gauche, une écluse le traverse. En fond, un champs de maïs séchés
Hospital de Órbigo (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 15 octobre 2017

L’albergue est au milieu de Villares de Órbigo. Elle est privée, tenue par une Belge, Christiane. Un véritable havre de paix. Toutes les pièces s’articulent autour d’une cour intérieure. Tout est fait pour rendre le court séjour agréable. La salle de bain pour dames est spacieuse. Les petits dortoirs également. Nous sommes 6 maximum par dortoir. Au repas, Christiane s’installe à table au milieu de nous. Par sa présence, elle crée une ambiance familiale alors qu’une bonne partie de la planète est représentée : une australienne, un anglais, un couple d’américains, un couple d’allemands, une jeune suédoise, un espagnol. Il y a également un groupe de 8 français. Il fonctionne un peu à part, comme tous les groupes, mais Christiane orchestre en souplesse la discussion entre tous.

A l'aquarelle, un intérieur de cour d'une maison à un étage. Deux murs perpendiculaires se joignent au centre du dessin. a gauche, l'étage est ouvert sur une rembarde de bois bleu à l'étage. Elle se poursuit par une fenêtre sur chaque niveau. A droite, le pan de mur arrive sous la toiture de l'autre face, il est ouvert d'une fenêtre au rez de chaussée, et de deux fenêtres à l'étage. Il y a une avancée de toiture au dessus des deux murs. Le toit est en tuiles couleur terre. Les murs sont ocre jaune
Villares de Órbigo (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 15 octobre 2017

Etape 33

  • 14 octobre
  • 24,4 km
  • VillarenteValverde de la Virgen

Je laisse les Béarnaises à l’entrée de León. Je sais qu’elles arrêtent leur périple là. Comme beaucoup de gens, elles font le Chemin par tranches de 15 jours. Mais je pense les revoir dans le centre ville. Il n’en est rien. L’arrivée dans Leon est une petite épreuve. Je marche le long de voies de grande circulation. Le bruit est intense. La ville est en effervescence. Il y a foule bien avant le centre historique. En regardant les affiches, je constate qu’il y a un festival de musique. Les gens sont endimanchés, en famille. Même dans le parc où je pense m’isoler, de petits groupes se font et se défont. La fraîcheur des arbres et de la fontaine me retient.

A l'aquarelle, en premier plan à droite, une fontaine. Elle est sur deux niveaux de vasques, l'eau coule des deux vasques dans un bassin. La vasque du haut est légèrement moins large, elle est surmontée d'un petit jet d'eau. Derrière le plan d'eau, des massifs d'arbres.
León, (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 14 octobre 2017

Egalement, je me rends au bureau de poste. Quand je finis un carnet, je l’envoie en formule « certificado » à un ami de Lescar. Il me tient informée de son arrivée. Ainsi, mon sac à dos s’allège. Je poste mon quatrième carnet. Alors que les trois précédents sont arrivés à destination en 8 jours, celui-ci met plus de 3 semaines à voyager. Un temps, je crois même qu’il est perdu. Le 30 octobre, jour de mon retour vers la France, je dépose une réclamation à Santiago, auprès des services compétents. Sur le site internet de Correos, elle est bien enregistrée mais le paquet est toujours coincé dans la même zone de transit depuis le 18 octobre. Le 3 novembre, Monique, une amie extrêmement croyante, m’appelle pour se tenir informée de mon retour. Je lui fais part de ma crainte :

  • Un carnet de mes aquarelles est égaré. Depuis plus 15 jours, il est bloqué en zone de transit internationale. J’ai peur qu’il ne soit perdu. Depuis 10 jours, j’angoisse, c’est la seule ombre à mon aventure. S’il est perdu, tout le travail sur lequel je m’appuie tombe à l’eau.
  • Antoine de Padoue ! Clame t-elle à l’autre bout du fil. Quand tu perds quelque-chose, tu le pries. Ne t’en fais pas, je m’en occupe.

Nous continuons à papoter, elle est très curieuse, nous avons beaucoup de choses à nous dire. Avant de raccrocher, elle me lance :

Non croyante, j’ai un peu de mal à adhérer à son propos. Une heure après cet échange, je vais consulter la localisation de mon paquet sur le site de Correos. La rubrique « arrivé à destination » est activée… Le lendemain matin, l’accusé de réception est dans la boîte aux lettres de mon ami lescarien. Par SMS, je remercie Monique d’avoir intercédé en ma faveur…

A la sortie de Leon, je m’arrête dans une petite boucherie pour quelques tranches de jambon. Le boucher me vente les mérites du jambon de Leon, le meilleur qui soit. Il m’offre une tranche bien épaisse à déguster. Je m’exécute. J’apprécie. Je prends trois fines tranches. Plus tard, quand j’ouvre ma poche pour pique-niquer à même un trottoir, j’y trouve des sucettes.

– Buen Camino ! m’a-t-il dit en me remettant mon achat.

A l'aquarelle, gros plan sur une partie de maison. Le toit est en tuiles ocre. La toiture part du milieu supérieur vers le 1/3 inférieur gauche et s'étale sur la droite. Desous l'avancée de toiture dont l'ombre est sur le mur ocre jaune. Un haut vent en tissus est tenu par 3 piquets. Il abrite en son milieu une porte ocre rouge à un battant et à droite une fenêtre carré sans volets. Sous le fenêtre, une personne est assise dans un fauteuil. Elle porte des lunettes à monture foncé, un teeshirt rose. A l'angle du mur, côté gauche, toujours sous le haut vent, un massif de fleurs roses. Devant des lavandes. Au coin gauche, le ciel est bleu foncé
Valverde de la Virgen (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 14 octobre 2017

La sortie de Leon est une véritable épreuve. Elle est très bien balisée. Mais, elle se fait sur les trottoirs, puis sur la chaussée. Enfin, elle suit une voie rapide. Le bruit est fatiguant. J’ai prévu de finir ma journée à Virgen del Camino. Mais l’urbanisation est toujours aussi dense. Le bruit est toujours aussi assourdissant. Je poursuis sur 4 km. L’albergue suivante, à Valverde de la Virgen, est très agréable avec un beau jardin ouvert sur la route. Le désagrément auditif est toujours présent, mais le prochain refuge est à 10 km. Je m’y arrête par défaut.

Etape 32

  • 13 octobre
  • 24,6 km
  • El Burgo RaneroVillarente

Alors que le jour n’est pas levé en quittant El Burgo Ranero, sous l’éclairage de leurs phares, des moissonneuses batteuses ramassent les céréales. Je sens l’odeur de la poussière qu’elles soulèvent. En dehors de cette animation, je traverse toujours le même décor. Sur ma gauche, les platanes défilent au rythme de mes pas… Quand une irrégularité fend cette rectitude, l’horizon s’ouvre à perte de vue sur des champs labourés. La couleur de l’horizon varie en fonction de la montée de la poussière. Un couple d’Australiens me croise. Ce n’est pas la première fois que je le vois. Là, il s’arrête. Il regarde l’horizon puis mon dessin :

– Tu as de la chance de savoir peindre. Tu ramènes des souvenirs beaucoup plus personnalisés que nous avec nos photos.

Je n’ai aucun mot pour leur répondre.

A l'aquarelle, un chemin par de la droite vers la gauche, sur les 2/3 de la largeur. A droite on devine un autre chemin qui part vers la droite, l'entrée est marquée côté droit par une borne, côté gauche par une haie d'arbre. Devant, un bouquet de fleurs bleu. Le grand chemin est bordé de part et d'autres d'herbes, ocre rouge sur la gauche ocre jaune sur le versant droit. En fond, de l'horizon s'élève un ciel ocre rouge qui devient bleu.
Santa Martas (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 13 octobre 2017

La traversée de la Meseta prend fin. L’environnement évolue. A la sortie de Mansilla de las Mulas, je tombe sur des canaux d’irrigation. Le maïs n’est pas encore ramassé. Mais, il est bien sec. En comparaison, les épis semblent plus petits qu’en Béarn. Je désire les peindre. J’éprouve le besoin de faire un clin d’oeil à ma région. Je retrouve le même mode de culture, la mono-culture. Un système d’irrigation bien différent. Ici, ce sont des canaux. En Béarn ou dans les Landes, ce sont d’immenses rampes d’arrosage mobiles sans caractère.

A l'aquarelle, des canaux d'irrigation en ciment ouvert sur le haut qui se croisent sur la base du dessin, côté droit. Le croisement est marqué par un cylindre en béton, ouvert sur le haut. Derrière, des maïs secs, couleur ocre, s'étalent
Mansilla de las Mulas (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 13 octobre 2017

Je laisse le trio de langue anglaise derrière moi. Claire, Scott et Bruce font escale à Mansilla de la Mulas. Demain, ils s’arrêtent pour la journée à León. Comme pour les grandes villes précédentes, je ne veux pas y dormir. Je m’en approche au plus prés pour pouvoir la traverser le lendemain et me poser plus loin. Ainsi, j’espère éviter la foule, le bruit et les refuges à taille inhumaine. Là où je me pose nous sommes peu. Trois Béarnaises, croisées à Sahagùn : Gisèle, Henriette et Maryse. Je dine avec elles. Les premiers Français depuis Georges. Ils ne sont pas nombreux alors que selon certains aubergistes, ce sont eux qui cheminent le plus. Depuis le col du Somport, je parle espagnol et anglais. Souvent, le soir avec la fatigue, mon cerveau disjoncte. Je commence une phrase dans une langue. Je la finis dans l’autre. C’est le regard interloqué ou amusé de mon vis-à-vis qui me fait prendre conscience de mon erreur d’aiguillage. Je suis satisfaite de connaître ces deux langues car je peux dialoguer avec tout le monde. Je les maitrise de mieux en mieux.

A l'aquarelle, deux chats mangent dans une gamelle carré. L'un est de dos, queue dressée, l'autre de profil de la droite vers la gauche, la tête dans la gamelle. Derrière lui, contre la gamelle carrée, une bouteille de gaz orange.
Villarente (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 13 octobre 2017

Etape 31

  • 12 octobre
  • 18,1 km
  • SahagúnEl Burgo Ranero

J’entre dans une phase de grande monotonie. Durant deux jours, le Chemin est identique. Une longue ligne droite qui jouxte une route. Sur la gauche, il est arboré de jeunes platanes, tous plantés à distance égale. En observant bien, je trouve de l’originalité dans cette uniformité. Le ciel prend des tonalités qui, pour moi, sont innovantes. Il est couleur terre. En fonction du sol, il vire de l’ocre jaune à l’ocre rouge. Selon le vent, il est plus ou moins épais. Il influe sur l’atmosphère. Ferait-il de même sur l’homme ?

A l'aquarelle, une haie d'arbres au feuillage vert part de la gauche vers la droite pour rejoindre la ligne d'horizon. Elle est bordée en premier plan par une route qui fait de même. La terre est ocre jaune, l'horizon également. Derrière l'enfilade d'arbres, de petits buissons ronds et verts foncés.
Calzada del Camino (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 12 octobre 2017

Une forte chaleur, une terre complètement asséchée, une légère brise et la poussière rouge se soulève. Elle envahit l’horizon. Les couleurs ne se mêlent pas.

En regardant mon aquarelle, Malgo, qui me croise, constate :

– Tu vois des choses que je ne vois pas !

Je lui détaille le dessin en lui expliquant le rôle que joue le vent dans la colorisation du ciel. Elle voit bien l’horizon rouge sur le carnet. Elle lève le nez, le pose sur l’horizon. Elle ne voit pas le rouge dans le ciel. Mes yeux voient, mon pinceau interprète… En l’absence de toute monotonie, je n’aurai peut-être pas perçu toutes ces subtilités. Néanmoins, le jeune  polonaise se dit être l’animatrice de mon fan club auprès des jeunes marcheurs internationaux. Ils me connaissent tous. Parfois, ils s’abordent et demandent à feuilleter le carnet avec beaucoup de soin et de respect.

A l'aquarelle, une haie d'arbres vert / jaune or part de la gauche vers l'horizon presque perpendiculairement à ce dernier. Un sentier le borde, puis sur les 2/3 restants, un immense champs de terre rouge. L'horizon est un fine ligne blanche qui se finit sur la droite par un petit massif d'arbres verts. Le ciel est couleur terre pour devenir progressivement bleu sur le sommet de la feuille.
El burgo Ranero (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 12 octobre 2017

Même si El Burgo Ranero est un grand village, j’ai l’impression d’être au milieu de nulle part, coincée entre deux lignes droites : celle arpentée aujourd’hui et celle que je suivrai demain. El Burgo Ranero adopte les couleurs de sa terre. Les enduits des parements des maisons basses sont faits de terre mêlée à la paille. Ce camaïeu d’ocres est très reposant. Bruce, Scott et Claire sont arrivés bien avant moi. Ils m’ont annoncée au refuge municipal et ont justifié mon retard pour me garder un lit. Ce soir, je suis chanceuse. Je suis une des dernières à avoir un lit. Le refuge est plein. Malgré l’heure avancée, il y a encore beaucoup de passage. Les marcheurs sont orientés vers un autre hébergement.

Dès que je me pointe, avant la présentation de la credential, les accueillants, des bénévoles américains, me questionnent :

  • Tu es française ?
  • Oui
  • Es-tu bien la française qui peint ?
  • Peux-tu nous montrer tes dessins ?
  • Oui

Je sors le carnet de dessins de mon « Staf » : nom donné par d’autres américains, Wendy et Scott, à la volumineuse banane que je porte sur mon ventre. Dedans, il y a tout mon matériel de peinture : le carnet en cours, la boîte de godets de couleurs, les pinceaux… et ma credencial.

A l'aquarelle, une maison basse douleur orange. En premier plan sur la droit, un arbre au feuillage rouge foncé. Derrière la maison par légèrement vers le fond gauche. Au niveau de l'arbre, une porte en bois, à double battants, verte. Puis une petite fenêtre rectangulaire. Au milieu de la longueur, à l'étage, une ouverture rectangulaire, suivie plus loin d'une autre au sommet arrondi, elle est entre deux niveaux. La toiture de couleur beige est très basse.
El burgo Ranero (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 12 octobre 2017

Etape 30

  • 11 octobre
  • 24,8 km
  • Calzadilla de la CuezaSahagùn

Au matin, je fais une pause thé dans une auberge qui porte le nom de Jacques de Molay. Je re-situe le dernier maître de l’ordre du Temple auprès de Bruce et Magalie, une Suisse allemande, avec qui je partage la table. Nous sommes à Terradillos de los Templarios. Dès la sortie du village, je tombe en émoi devant les couleurs du paysage et la perspective. La terre et le soleil ne font que un… Entre terre et ciel, la ligne d’horizon est fondue. Les éléments se confondent dans des tonalités très chaudes et extrêmement douces. Alors que je viens de reprendre la marche, je m’arrête à nouveau. Je calcule : il est 10h passé, bientôt, l’humidité de l’air aura disparu. En m’exposant au soleil, l’aquarelle sèchera sans grande difficulté. Je m’installe.

A l'aquarelle, un sentier par du bord droit vers la gauche pour tourner dans le lointain, alors qu'il est bordé d'arbres. La terre est ocre rouge et se confond avec l'horizon. Les arbres sont verts olive, d'autres sont couleur terre
Terradillos de los Templarios (Palencia – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 11 octobre 2017

Le chemin s’est rétréci, il longe une voie de circulation. Dommage ! Le charme serein est vite oublié. Il y a beaucoup de marcheurs en ce début d’après-mdi. Assise sur le rebord d’un petit parapet qui enjambe une canalisation, je prends le parti d’aquareller un fragment choisi de ce double alignement : les arbres et les hommes. Le flot des pèlerins est assez soutenu avant de se raréfier. Quand je repars, je suis à nouveau seule. A l’heure qu’il est, nombreux sont ceux qui ont déjà pris place dans une albergue. Je n’ai pas de souci à me faire. Vers midi, j’ai croisé Claire, Bruce et Scott à la terrasse d’un bar de San-Nicolas Real Camino. Ils me réservent une place pour ce soir.

A l'aquarelle, en partant de la droite, le sentier prend les 2/3 de la largeur de l'aquarelle, il s'enfonce légèrement vers la gauche. Sur la gauche, il est bordé de 3 arbres en enfilade. Sur le chemin, deux marcheurs se suivent. En premier plan à droite, de dos, une personne en bermuda, sac brun sur le dos. Elle suit, devant une autre personne, un chapeau à large bord sur la tête, un teeshirt rose, sac vert émeraude sur le dos.
San Nicolas Real Camino (Palencia – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 11 octobre 2017

L’auberge choisie est à la sortie de Sahagùn. Bruce me guette sur le pas de porte afin que je ne me trompe pas d’adresse. Nous sommes dans un couvent bénédictin… Je m’approprie mon espace en étalant mon sac de couchage sur le lit. Après mon rituel, je pars me reposer dans la cour intérieure. Je suis au calme, je profite des derniers rayons de soleil. Il est tard. Face à moi, le linge sèche. Il est sous les clochers de l’église et du couvent. Je trouve que ces 3 images réunies témoignent assez bien du Chemin : le mystique côtoie le pragmatique. Intérieurement, je souris. Le comportement des hospitaliers est à cette image. Pour la première fois, le mercantile prend le dessus sur la générosité. Ici, tout est payant. Même l’emprunt d’une couverture au motif :

– Vous comprenez c’est pour les enfants du Pérou…

Je ne suis pas convaincue par cette générosité imposée.

A l'aquarelle, en premier plan sur la droite, du linge sèche sur un fil tendu sous une galerie. La galerie est couverte par des tuiles ocres. Derrière , à gauche, un clocher mur en briques rouges. Un peu plus vers le centre du dessin, un clocher hexagonal, qui est au dessus de la toiture de la galerie.
Sahagún (León – Espagne), aquarelle plein air, Cécile Van Espen, A5, papier grain fin, 300 g/m2, 11 octobre 2017